jackguitar

la guitare éclectrique de Jacques Vannet

Jack a dit...

Sur Luis Mariano

Luis Mariano entrouvre le rideau et s'avance, complet blanc, cravate bleu ciel. Il s'avance lentement, en chaloupant quelque peu, à la manière d'un mannequin qui présenterait une nouvelle coupe de pantalon. Le sourire tout blanc accompagne cette démarche : ce sourire restera là toujours, à peu près de la dimension et de la forme d'une pièce de cent sous, découvrant les incisives, les canines et, m'a-t-il semblé, une partie des prémolaires. « Toutes mes chansons, vous vous en doutez, vont avoir un point commun : l'amour. » Il glousse et se dandine un peu, nous regarde avec tendresse, du ton dont une maman dit à sa fille le jour de sa fête : « Et maintenant, j'espère que tu te doutes du dessert : c'est celui que tu aimes, des œufs à la neige. » Il est insignifiant. Bien plus : il a une manière insignifiante d'être insignifiant. Il n'est ni odieux ni hystérique. Il est minuscule dans la vulgarité, imperceptible dans la stupidité. Il décourage l'indignation. Les paroles de ses chansons n'ont même pas assez d'existence pour pouvoir être idiotes. La musique n'atteint jamais le degré de consistance où l'on pourrait s'apercevoir qu'elle est mauvaise.

Jean-François Revel (1966). Contrecensures , Jean-Jacques Pauvert

Le goût des autres…

Voici un article sur l’appréciation esthétique et le jugement de goût… Vous savez, ces discussions interminables où tout le monde finit par s'engueuler, à propos de tel morceau de musique, de tel style (le rap c'est de la merde), tel musicien (il est nul), groupe (Daft Punk c'est génial), etc. etc.

Bon, mes connaissances philosophiques étant limitées, je ne ferai sûrement pas le tour de la question ici, on va plutôt dire qu'il s'agit d'une promenade sans prétention, une fantaisie philosophique dans laquelle j'exposerai les différents points de vue sans prendre parti, renvoyant ainsi le lecteur à lui-même, étant entendu que pour toutes ces questions vertigineuses, personne n'aura jamais la réponse définitive ;-)

NB : cet article doit beaucoup à la lecture passionnée de l'ouvrage magistral de Gérard Genette (oui je sais, vous connaissez plutôt Gérard que Genette… LOL) : L’Œuvre de l’art1.
Ce livre s'appuyait déjà sur un autre livre de Nelson Goodman, Languages of Art : An Approach to a Theory of Symbols, Indianapolis : Bobbs-Merrill, 1968.

Est-ce que cette musique est belle ? Ou moche ?

Cette question en amène tout de suite une autre : qu'est-ce qu'une belle musique ?
Traditionnellement, pour certains, le Beau est une propriété objective de certains objets, de certains êtres ou de certaines œuvres. (Platon, Thomas d’Aquin entre autres). Donc, une belle musique serait belle objectivement, indépendamment du goût de l'auditeur, une vision objectiviste selon Genette.
À cette vision, s'opposerait une vision subjectiviste : je n'ai pas besoin d'être un expert en musique pour apprécier un morceau, une musique est belle quand elle me plaît !    

« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde » (proverbe)

Voici donc nos deux grandes catégories posées, on va pouvoir avancer.

Objectivisme (Quand la musique est bonne…)

« Le goût est la faculté de juger et d’apprécier un objet ou un mode de représentation par une satisfaction ou un déplaisir, indépendamment de tout intérêt (personnel, physique ou moral). On appelle Beau l’objet d’une telle satisfaction. »
Kant, Critique de la faculté de juger

Il y a chez Kant une « prétention légitime » à l’universalité, c’est-à-dire à l'unanimité des jugements de goût.

Version réduite : Le goût est la faculté de juger et d’apprécier le Beau. Quand à ce qui permet d’appeler beau un objet, c’est à l’analyse du jugement de goût qu’il reviendra de le découvrir !

Subjectivisme (une musique n'est ni belle ni moche, on l'aime ou pas)

« Gustibus non disputandum »

A-t-on besoin d’être un expert pour apprécier une musique ? Une musique est bonne quand elle me plaît ! Une appréciation n’a pas besoin de l’avis d’un expert car rien n’est plus absurde et moins pertinent que de s’en remettre à autrui pour ce qui relève du goût de chacun.

« Monsieur, raille Stendhal à propos du conformisme français, faites-moi l’amitié de me dire si j’ai du plaisir ? »

Le jugement esthétique est « sans appel », c’est-à-dire autonome et souverain. On aura beau m’énumérer tous les ingrédients d’une musique et me faire observer que chacun d’eux m’est agréable par ailleurs (la batterie tourne bien, le guitariste est d'enfer, j'adore le delay sur la guitare, etc.), j'écouterai cette musique avec mes oreilles : Je ferai connaître ensuite mon jugement (qui n’obéira pas à des principes universels). Il ne s'agit pas ici d'énumérer par l'analyse tous les constituants d'une musique et de juger de leur valeur mais de porter une appréciation. Toujours subjective me semble-t-il !

« Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté… » Voltaire

Pour les esprits chagrins

Tout serait trop simple s'il n'y avait que deux possibilités : Il y aura donc une dernière catégorie qui flotte un peu entre les deux autres et que Genette appelle théorie indigène ;-)

On ne peut pas aimer quelque chose ou quelqu’un, sur quelque plan que ce soit, sans supposer que ce sentiment ait une cause, ce qui est assuré, et que cette cause soit entièrement contenue dans l’objet, ce qui l’est beaucoup moins. Exemple : Si j’aime le vin des Canaries (Kant), c’est parce qu’il existe entre ses propriétés (objectives) et mon goût (subjectif), une relation de convenance qui explique mon plaisir (Un plaisir que ne provoquera pas chez moi un autre vin, et que ce même vin ne provoquera pas chez un autre dégustateur).

« Je l’apprécie parce que c’est lui, parce que c’est moi » Montaigne

Si je trouve belle cette fleur que mon voisin trouve laide (ou indifférente), c’est en raison d’un accord entre cette fleur et moi (entre ses propriétés objectives et ma sensibilité propre). Les faits de relation ont un double motif : dans l’objet et dans le sujet.

« Beauty is pleasure objectified » George Santayana.

La valeur (subjective) de plaisir est attribuée par le sujet à l’objet comme si elle en était une propriété (objective). Il sagit d’une projection (Proust).

Pourquoi cette musique me plaît ?

Il n’y a pas de musique belle en elle-même ! « J’aime cette musique parce qu’elle est joyeuse » est une simple inférence, exacte ou non, d’un effet subjectif à sa cause objective, et je peux me tromper de bonne foi sur la ou les raisons de ma satisfaction esthétique, et croire par exemple, que j’aime cette musique pour sa "joyeuseté", et qu’en fait je l’aime pour sa tonalité de Mi majeure…
Donc, on aime (ou déteste) une musique pour des raisons variées et surtout, personnelles. Donc difficilement énonçables et pour lesquelles on peut tout-à-fait se tromper puisqu'il s'agit d'une appréciation qui ne peut être objectivée.

Des goûts et des couleurs…

Donc, le problème dans les discussions avec les potes viendrait de la confrontation entre des points de vue « catégoriels » si je puis dire. Une discussion qui commence par un tonitruant « Ce morceau est génial ! » se place d'emblée dans un point de vue objectiviste (consciemment ou non) qui appellera la contradiction et la volonté de démontrer le contraire des « partis adverses » : « Tu n'y connais rien en musique, c'est de la merde ce truc ! ». Et là, c'est parti pour des heures ;-)

Pour bien résumer tout ça, voici trois énoncés :

  1. Ce morceau est beau/chouette/génial/nul/merdique : objectivation
  2. Ce morceau me plaît : subjectivation
  3. J’aime ce morceau : subjectivation

Dans le cas 1, on va droit à la bagarre interminable tandis que dans les cas 2 et 3, ça n'appelle pas la polémique, chacun étant libre de conserver sa propre appréciation (encore heureux…). Vous remarquerez que les phrases 2 et 3 sont moins souvent utilisées dans les conversations pour exprimer notre avis sur un morceau. En revanche, lorsqu’on porte un jugement sur un ensemble plus vaste, on dit spontanément « J’aime  Mozart », « J’adore les Beatles » !

Sur le web

La musique commerciale c'est de la merde
Joey Starr
Eloge de la mauvaise musique par Proust (rien moins…)

Les différentes théories de l'esthétique

Pour finir (sans vraiment finir d'ailleurs), un petit rappel de Genette sur les catégories de l'esthétique.

  1. Théorie « émotive » : le jugement esthétique est l’expression d’une émotion.
  2. Théorie « performative » : le jugement esthétique n’est pas une assertion véritable mais plutôt une déclaration qui confère une valeur plutôt qu’elle ne la constate.
  3. Théorie « relativiste » : les jugements dépendent des dispositions particulières des individus ou des groupes qui les énoncent.
  4. Théorie objectiviste : cette théorie soutient que la beauté est une propriété objective de certains objets, qui fonde sans conteste leur valeur esthétique.

Citations

Pour finir, quelques citations en rapport avec notre sujet, pour rire un peu.

« Trop de morceaux de musique finissent trop longtemps après la fin. » – Igor Stravinsky

« Il n'existe que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. » – Duke Ellington

« Il y a deux catégories de musiciens : ceux qui font de la musique et ceux qui font de l'argent. » Jean Yanne

« La musique, c'est partout pareil. Ça rassemble. Ça fait du bien. C'est un langage commun. » Jack Lang – Extrait du Blog de Jack Lang – 21 Juin 2006

« Plus on s'y connaît en musique, moins on est capable d'en dire quelque chose de valable. » (Patrick Süskind)

J'attends vos commentaires et remarques ;-)

Jack

3 réponses

  1. Bonjour,

    Le sujet est vaste et complexe. Je voudrais juste donner un complément à votre article au démeurant très interréssant : La culture. En effet l'appréciation de certaines oeuvres nécessite la connaissance du contexte de l'époque, tant social qu'artistique. Cela permet de remettre l'oeuvre en perspective pour apprécier la façon dont elle s'inscrivait dans son époque. Sans cela elle peut nous paraitre abscon ou insignifiante. Par exemple je faisais écouter un morceau du velvet underground à mon fils agé de 14 ans qui me disait : le son est pourri et ça fait vieux rock….(eh oui ça tranche!) Tout cela pour dire que si la subjectivité se niche dans l'émotion, le lien à l'oeuvre, celui-ci  requiert parfois une culture, une connaissance purement intellectuelle pour accéder à cette émotion….

    1. Merci de votre commentaire qui nous amène sur le terrain de la culture, que je n’ai pas abordé ici. Je suis tout à fait d’accord avec vous sur la connaissance qui éclaire le jugement esthétique même si, comme je l’ai écrit dans l’article, une fois listées toutes les qualités de tel ou tel morceau de musique, on est rendu à sa propre subjectivité pour l’appréciation. Bien sûr, on essaye de replacer les œuvres dans leur contexte d’origine mais on les juge forcément avec nos oreilles d’aujoud’hui, habituées aux dissonances, avec un diapason à 440Hz, des tempi plus rapides, une lutherie moderne, etc. Et que dire de la musique enregistrée qui capte pour nous les œuvres et qui devient un acteur à part entière de ce qu’on entend à partir du XXème siècle. J’ai assisté à une conférence où un musicien fort connu a dit « La vraie musique, c’est la musique live »…

      Ce que je voulais surtout développer avec cet article, c’est une forme de tolérance en levant certains quiproquos qui nous entraînent rapidement vers la dispute ;-) Par exemple, j’ai des amis qui n’écoutent que les versions live… Sûrement pour atteindre à une forme d’authenticité… Je connais une personne qui ne peut aimer que des musiciens dont elle approuve le comportement… Je connais une autre personne qui n’aime que le jazz d’avant 1975. Etc. Etc. Donc, quand je me trouve à devoir parler musique avec quelqu’un, j’essaye toujours de savoir quels sont les préjugés/pré-supposés sur lesquels elle fonde son jugement, avant de me lancer dans de vaines querelles ;-)

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