Jack a dit...

Poly-pluri-uni...

Progrès historique : unitonie, pluritonie (polytonie), chromatique, enharmonie, – but final : omnitonie

Philippe Malhaire (2011), Polytonalités, Ed. L'Harmattan

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L’Aria de Bach à la guitare : six cordes pour tout un orchestre

Ce mois-ci, je vous propose un travail très complet sur ce fameux Air de Bach sur la « corde de Sol » pour guitare. Au programme, un peu d’histoire, un soupçon d’analyse, du déchiffrage en clé de Sol et une tablature – une fois n’est pas coutume…

« La guitare est un petit orchestre. Elle est polyphonique. Chaque corde est une couleur différente, un timbre différent. »

Andrés Segovia cité par Vladimir Bobri in La guitare selon Segovia

Introduction

Vous connaissez certainement l’Aria de la Suite n°3 en Ré majeur de Bach, un de ces airs qui peuvent vous « manger la tête » plusieurs jours durant… Si vous ne connaissez pas son nom, vous l’avez forcément déjà entendu : une ligne mélodique sublime qui semble flotter au-dessus d’une basse qui avance pas à pas, créant une atmosphère de sérénité presque hypnotique. Une basse qui n’est pas sans rappeler A Whiter Shade of Pale de Procol Harum par exemple…

Popularisée sous le nom « Air on the G string » grâce à l’arrangement du violoniste August Wilhelmj, cette pièce a été adaptée pour pratiquement tous les instruments. Mais la transcrire pour guitare pose un défi particulier : comment reproduire sur six cordes la richesse d’un orchestre baroque ?

C’est ce défi que nous allons relever ensemble. En suivant le conseil de Segovia qui voyait dans la guitare « un petit orchestre », nous explorerons comment donner à cette pièce célèbre toute sa dimension expressive, tout en respectant son caractère original.

Contexte historique

Composée vers 1730 à Leipzig, l’Aria fait partie de la Suite Orchestrale n°3 BWV 1068, une œuvre écrite pour la cour ou les concerts du Café Zimmermann où Bach se produisait régulièrement. Si elle brille aujourd’hui comme une pièce autonome, elle n’était à l’origine qu’un mouvement lent servant d’interlude entre deux danses plus vives (Suite signifiant suite de danses). C’est le violoniste August Wilhelmj qui, en 1871, en créant son célèbre arrangement pour violon et piano où la mélodie se jouait uniquement sur la corde de sol (d’où le surnom « Air on the G string »), lui donna une nouvelle vie et une popularité qui ne s’est jamais démentie depuis.

Analyse musicale

L’Aria se déploie avec une simplicité apparente et une évidence mélodique qui cache une construction rigoureuse (Bach oblige…). La mélodie principale, d’une grâce toute baroque, serpente au-dessus d’une basse qui avance régulièrement à la manière d’une walking bass, créant un dialogue permanent entre mélodie et basse (les 2 voix principales en musique baroque). Entre les deux, Bach tisse une trame harmonique (les accords) subtile qui donne à la pièce toute sa profondeur émotionnelle avec de très jolies phrases en réponses à la mélodie (comme des fills…).

Pour nous guitaristes, cette architecture à trois niveaux (mélodie, harmonies intermédiaires, basse) représente un défi passionnant. Chaque voix doit être clairement identifiable : la mélodie doit « chanter » avec le legato d’un violon, la basse doit rester présente sans être pesante, et les harmonies centrales doivent créer cette atmosphère enveloppante si caractéristique de la pièce.

Transcription pour guitare

Ma transcription pour guitare suit une approche centrée sur la musicalité – à l’instar de tout mon blog – plus que sur la technique pure et les « acrobaties guitaristiques ». La première étape consiste à s’approprier la mélodie dans sa tonalité originale, simplement transposée une octave plus bas pour la guitare. Cette phase est cruciale : avant même de penser guitare, il faut penser musique. En écoutant et en jouant avec les plus grands interprètes (je vous proposerai trois versions de référence ci-dessous), vous travaillerez le phrasé et le legato si caractéristiques de cette œuvre, et si souvent absents des préoccupations des guitaristes…

La mélodie seule, simple et pure

D’abord en notes pour les lecteurs, ce qui offre la plus grande liberté de positions et de phrasés…

La tablature sur une corde

Pour rester dans l’esprit de l’air sur la corde de Sol, j’ai écrit ici une tablature sur une seule corde (et dans la tonalité originale). Cela vous fera une bon travail de déplacement sur tout le manche. J’ai indiqué quelques liaisons à titre indicatif mais je vous laisse le soin de phraser cette mélodie au mieux en rajoutant des slides à l’envi. N’oubliez pas le vibrato sur les notes tenues, ça prolonge le son et ça embellit la note.

Comme exercice préparatoire, vous pourriez jouer la gamme de Ré majeure sur la corde de Sol comme suit [2-4-6], déplacer la main [7-9-11], déplacer encore la main en [12-14-16]. Vous placez successivement votre main et position II, VII et XII, et vous utilisez les doigts de main gauche 1, 2 et 4. Votre index de main gauche ne doit jamais quitter la corde de Sol !

La ligne de basse

La ligne de basse, fidèle à l’original, conserve sa progression régulière en noires, créant cette pulsation sereine si caractéristique de l’Aria. Quelques adaptations techniques (reports d’octave ou répétitions ponctuelles) ont été nécessaires pour la rendre jouable sur une guitare en accordage standard, sans pour autant compromettre son rôle fondamental dans la structure de la pièce.

Si vous êtes bassiste (ou curieux) j’ai transcrit la ligne de basse pour basse à 4 cordes (donc jouable sur les 4 cordes graves d’une guitare) dans la section Basse du site.

L’harmonie

Entre ces deux voix principales très proches de la version originale, mon arrangement consiste, à l’instar des compositeurs baroques à « remplir » avec les voix intermédiaires pour souligner l’harmonie sous-jacente. J’ai privilégié une unique voix intermédiaire, fruit d’un compromis entre les contraintes techniques de la guitare et l’harmonie. Le choix des notes s’inspire des règles du contrepoint de l’époque : priorité aux tierces et septièmes (les notes colorées), notes à mouvement obligée (quartes et sensibles), retards de notes, évitement des doublures d’octaves ou de quintes, pour créer une ligne qui soutient l’harmonie tout en gardant sa propre identité mélodique.

J’ai doublé les durées des notes de la partition originale (donc le nombre de mesures) pour simplifier les figures rythmiques de la partition originale et pouvoir utiliser le métronome à un tempo décent ;-)

NB : il ne s’agit pas ici de l’original de Bach, qui a été perdu, mais d’une copie réalisée par un copiste de JS Bach, donc de l’époque.

Conseils d’interprétation : de la musique avant tout !

Pour donner vie à cet arrangement, concentrez-vous d’abord sur la mélodie seule. Le défi n’est pas tant dans la difficulté technique que dans la qualité du son : chaque note doit se fondre dans la suivante, créant cette ligne continue si caractéristique du style baroque. Écoutez encore et encore les versions de référence proposées, en vous concentrant sur le phrasé des solistes et en jouant en même temps qu’eux, exercice très profitable.

Je vous encourage vivement à chercher à jouer la mélodie sur la seule corde de Sol (Air sur la corde de Sol) ce qui favorisera le legato et vous permettra d’explorer le manche dans sur toute la longueur, plutôt que de penser uniquement en position, le péché mignon des guitaristes rompus à la répétition infernale des gammes en position…

La basse demande un toucher différent : chaque note doit être claire, présente, mais sans jamais couvrir la mélodie. Pensez à la régularité d’une marche tranquille et à la manière de la walking bass du jazz, chaque note doit être légèrement piquée. Travaillez d’abord mélodie et basse séparément, puis ensemble, en veillant à maintenir l’indépendance des deux voix.

La voix intermédiaire doit se fondre dans l’ensemble tout en enrichissant l’harmonie. Son volume sera légèrement inférieur aux deux autres voix. L’enjeu est de maintenir trois plans sonores distincts : la mélodie qui flotte au-dessus, la basse qui avance régulièrement, et cette voix médiane qui crée le liant harmonique.

Pour aller plus loin

Si vous maîtrisez la version de base, voici trois pistes pour enrichir votre interprétation

L’art de s’écouter : comme un athlète qui analyse ses performances en vidéo, enregistrez-vous ! La différence entre ce que nous croyons jouer et ce que nous jouons réellement est parfois surprenante… L’enregistrement révèle impitoyablement – si on est honnête avec soi-même… – les imperfections du phrasé, le déséquilibre entre les voix, les irrégularités rythmiques, etc. Exercice redoutable mais profitable !

Chantez en jouant : cette technique, utilisée par les plus grands interprètes (même Glenn Gould fredonnait en jouant !), n’est pas qu’une manie d’artiste. Le chant est notre instrument le plus naturel, et la guitare doit le suivre. Pas besoin d’une voix d’opéra : un simple fredonnement suffit pour guider votre phrasé et rendre votre interprétation plus naturelle.

Redécouvrez la liberté du baroque : pour vous inspirer, écoutez la magnifique version ornementée de [suggérer ici une version]. À l’époque de Bach, les musiciens improvisaient beaucoup plus qu’aujourd’hui ! Les ornements, les variations de tempo, les nuances étaient souvent laissés à leur goût. Cette liberté d’interprétation, que les guitaristes connaissent bien dans le blues ou le rock, était aussi une caractéristique essentielle de la musique baroque. Ce n’est qu’après Bach que la notation musicale est devenue plus stricte, laissant moins de place à la fantaisie de l’interprète.

Bonne lecture et redécouverte de cette œuvre magistrale

Jack

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