Le dernier roman (1947) de Thomas Mann – génie de la littérature allemande et prix Nobel – qui revisite à sa façon le célèbre mythe de Faust immortalisé par Goethe. Brassant les mythes, mêlant l’Histoire et l’histoire de son personnage, Thomas Mann compose la biographie imaginaire d’un artiste qui, comme Nietzsche, braverait la folie pour porter la souffrance d’une époque dans son orgueil de créateur et, comme Schönberg, serait l’inventeur de la musique sérielle. Un roman où la musique tient une place importante, et où les mots de Thomas Mann sont de toute beauté pour la décrire et la louer. Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer quelques pages dans cet article. Bonne lecture.
Le magasin de l’oncle d’Adrian Leverkühn
Le magasin du demi-étage, d’où parvenaient souvent les échos d’auditions de ce genre, d’essais courants à travers les octaves et dans les tonalités les plus diverses, offrait un aspect magnifique, séduisant, je dirais captivant du point de vue culturel. Il excitait la fantaisie auditive jusqu’à une certaine effervescence intérieure. À l’exception du piano que le père adoptif d’Adrian abandonnait à l’industrie spécialisée, s’étalait là tout ce qui sonne et chante, nasille, vibre, grogne, tinte et gronde. Au surplus, l’instrument à clavier aussi y était représenté sous la forme du charmant piano à timbres, le celesta. Accrochés sous verre, ou étendus dans des étuis adaptés comme des cercueils de momie à la forme de leur occupant, reposaient les ravissants violons laqués tantôt de jaune, tantôt de sang-dragon ; les archets élancés au talon monté sur argent, maintenu par les crochets des couvercles, violons italiens dont le pur contour trahissait au connaisseur leur origine crémonaise, violons tyroliens, hollandais, saxons, de Mittenwald, d’autres encore de la fabrication de Leverkühn. Les mélodieux violoncelles, qui doivent la perfection de leur ligne à Antonio Stradivarius, était là par rangées, et aussi la viole de gambe à six cordes qui les avait précédés, et dans les œuvres anciennes, est à l’honneur comme eux ; on voyait également l’alto et d’autres sœurs du violon, la viola alta, demeurée d’usage courant tout comme ma propre viole d’amour sur les sept cordes de laquelle je me suis épanché ma vie durant. Cadeau de mes parents pour ma confirmation, elle aussi m’est venue de la Parrocchialstrasse.
Contre les parois s’appuyait, en plusieurs exemplaires, le violone, ce géant, la contrebasse d’un maniement difficile, capable de majestueux récitatifs et dont le pizzicato a plus de résonance que le coup des timbales accordées ; et l’on s’étonne de devoir lui attribuer la magie voilée de ses sons harmoniques. Il y avait également diverses reproductions de sa contrepartie parmi les instruments à vent en bois, le contrebasson, à seize pieds lui aussi, c’est-à-dire de huit tons plus bas que ne l’indiquent ses notes, et qui renforce puissamment la basse : ses dimensions sont le double de celles de son petit frère le basson scherzoso — je le nomme ainsi parce que c’est un instrument de basse moins la puissance réelle de la basse, singulièrement faible de son, bêlant, caricatural. Pourtant, qu’il était joli avec son embouchure sinueuse, étincelant dans la parure de ses clefs et leviers mécaniques ! Quel charmant coup d’œil, en général, cette armée de chalumeaux parvenus au maximum de leur développement technique, avec chacune de leurs formes provoquant l’élan du virtuose : hautbois bucolique, cor anglais accordé à la mélancolie des mélopées, clarinette riche en clefs qui dans le registre profond des chalumeaux rend un son sinistre et hallucinant, mais dont le registre élevé rayonne de l’éclat argenté de notes mélodieuses et épanouies, cor de basset et clarinette-basse.
Tous couchés sur du velours, ils s’offraient à l’acheteur dans le stock de l’oncle Leverkühn ; et aussi la flûte traversière avec ses systèmes divers et sa fabrication variée en buis, en bois de grenadier ou d’ébène, aux embouchures d’ivoire ou tout en argent ; et avec ses parents à la voix aiguë, la petite flûte qui dans le tutti de l’orchestre se maintient avec insistance sur les notes hautes, parmi la ronde des feux follets et danse dans l’enchantement de la flamme. Enfin le chœur chatoyant des cuivres, depuis la gaillarde trompette qu’il suffit de voir pour évoquer le clair signal, la chanson hardie, la langoureuse cantilène, jusqu’au cor en spirale cher à l’époque romantique, le mince et puissant trombone, le cornet à pistons et la gravité fondamentale du grand tuba. Même des raretés de musée se pouvaient découvrir dans le magasin de Leverkühn, par exemple une paire de lures en bronze joliment incurvés à droite et à gauche comme les cornes d’un taureau. Mais à mes yeux d’enfant, tel que je le revois aujourd’hui à travers le souvenir, le plus amusant, le plus splendide était l’étalage des instruments de percussion — précisément parce que des choses qu’on avait connues de bonne heure, ces jouets au pied de l’arbre de Noël, ces fragiles richesses des rêves puérils se présentaient ici sous une forme digne et parfaite, à l’usage des grandes personnes. Le tambour roulant — combien en ces lieux il différait de l’objet vite usé, en bois multicolore, en parchemin muni de ficelles, que nous battions à six ans !
Point destiné à être suspendu au cou, avec sa peau intérieure tendue de cordes en boyaux, il était fixé sur un trépied métallique dans une position oblique, afin d’être d’un maniement plus facile pour l’orchestre. Ses baguettes de bois, elles aussi plus belles que jadis les nôtres, émergeaient, engageantes, d’anneaux latéraux. Il y avait un jeu de timbres et sur son modèle enfantin nous nous étions sans doute exercés à tapoter un air connu. Ici s’alignaient, dans d’élégantes caisses protectrices, en doubles rangées et fixées à des tringles pour s’y balancer librement, les plaques de métal soigneusement accordées, ainsi que de mignons petits marteaux d’acier à l’abri de leur couvercle capitonné et destinés à la frappe mélodique. Le xylophone qui semble fait pour évoquer la danse macabre des ossements dans un cimetière, à minuit, était là avec ses multiples lames chromatiques.
Le cylindre géant, martelé, de la grosse caisse, y figurait également, avec sa mailloche de feutre qui fait vibrer la peau et sa grande timbale de cuivre. Berlioz en employa jusqu’à seize pour son orchestre. Il ne l’a pas connue telle que la présentait Nikolaus Leverkühn, sous la forme de la timbale mécanique dont l’exécutant peut facilement, d’un mouvement de la main, changer l’accord. Je me rappelle encore le bel esclandre de notre enfance, un jour où Adrian et moi — non, sans doute étais-je seul — fîmes rouler les baguettes sur la peau cependant que le bon Luca tendait ou détendait la membrane, si bien qu’il en résulta le plus extraordinaire glissando, un glissando de tonnerre. Ajoutons encore les singulières cymbales que seuls les Chinois et les Turcs savent fabriquer car ils gardent le secret du martèlement du bronze incandescent ; après le coup, le musicien qui les manie tourne leur surface intérieure levée dans un geste de triomphe, vers l’auditeur. Et le grondant tam-tam, le tambourin gitan, le triangle avec son coin ouvert ; les cymbales d’aujourd’hui, les castagnettes évidées claquant sous les doigts. Que l’on imagine tous ces graves jouets, surmontés de l’architecture fastueuse, dorée, de la harpe à pédale d’Erard et l’on comprendra l’attraction magique qu’exerçait sur nos esprits d’enfants le magasin de l’oncle, ce paradis de sons suaves, silencieux, que nous promettaient des centaines de formes.
Thomas Mann, éditions biblio, 2007