jackguitar

la guitare éclectrique de Jacques Vannet

Jack a dit...

Le génie incompris

Le drame de ma vie, c'est que j'ai écrit des œuvres religieuses écoutées par des gens qui ne croient pas, noté des chants d'oiseaux pour des gens qui habitent des villes, n'ont jamais été à la campagne, n'ont jamais vu le soleil se lever le matin et entendu les oiseaux ; j'ai parlé rythme à des gens qui ne les perçoivent pas et couleurs à des gens qui ne voient rien (Rire).

Olivier Messiaen (2018). Au cœur de la création musicale , La Bibliothèque des Arts

Le guitariste et le travail

En cette période de fin d’année et de bonnes résolutions, j’avais envie de vous proposer un petit article pour vous motiver à vous (re)mettre au travail. Suite à la lecture de l’excellent livre de Gilles VervischComment ai-je pu croire au Père Noël ?, Max Milo Editions, Paris, 2009 -, j’ai trouvé un passage à ce sujet, bien mieux rédigé que je ne saurais le faire moi-même…

Je vous livre un passage fort intéressant sur la notion de travail et d’effort *. Chacun y trouvera ce qu’il y cherche !

Qu-est-ce que le travail ? N’est-il pas évident que le facteur Cheval travaille, lorsqu’il construit son palais pendant ses heures de loisir ? Il ne s’agit donc pas nécessairement d’une activité qui a pour but de subvenir à ses besoins. La seule chose que l’on retrouve toujours dans un travail, quel qu’il soit, c’est l’idée d’effort. Or, c’est justement ce qui semble donner toute sa valeur au travail. C’est que l’effort en question n’est pas stérile. Il a toujours pour but de produire un résultat ou un quelque chose. Il peut s’agir d’un objet matériel, comme le palais du facteur Cheval, mais aussi d’une idée […].

Et ce que l’homme crée par son travail, surtout, c’est lui-même (c’est moi qui souligne). En effet, d’où vient le sentiment de l’effort ? Par exemple, pourquoi faut-il faire un effort pour se lever tôt ? Parce qu’on est fatigué ! Ce sont donc mes besoins naturels qui me poussent à dormir, et l’effort vient du fait que je dois lutter contre cette tendance que ma nature m’impose, et par là-même, m’en libérer.

Certes, le poisson n’a pas à travailler pour être un poisson, puisque la Nature l’a constitué ainsi. Mais justement, cela signifie qu’il dépend de cette Nature dont il reçoit les caractéristiques qui le définissent en tant que poisson : il pond des œufs, possède des branchies, etc. Et le fait de nager pendant des heures ne changera pas sa nature de poisson. Au contraire, l’homme se réalise dans le travail, ce qui signifie que c’est par le travail qu’il devient ce qu’il est.

En effet, un guitariste n’est pas un poisson. Et ça n’a rien à voir avec le fait qu’il ne sait pas nager. Qu’est-ce qu’un guitariste ? C’est quelqu’un qui sait jouer de la guitare. Cela signifie qu’il dispose d’un certain savoir-faire pour manier son instrument, ce qui suppose qu’il dispose aussi des connaissances théoriques en solfège. Ainsi, quand on dit d’un individu qu’il est guitariste, cela signifie qu’il possède ces qualités qui permettent de le définir, à tel point que son talent constitue sa nature même et le distingue des autres. Pourtant, on ne devient pas guitariste comme on devient poisson. Le guitariste doit d’abord travailler ses gammes, parce que les mouvements qu’exige la pratique de son instrument n’ont rien de naturel. Il n’est pas évident de savoir déchiffrer une partition : il faut savoir à quelle note correspond le signe qui est écrit, et ensuite, comment la jouer sur sa guitare. C’est donc l’intelligence, ou du moins la pensée, qui est à l’œuvre quand on joue de la guitare. « La meilleure façon de marcher », qui consiste à mettre un pied devant l’autre n’est pas la « nôtre », c’est celle que nous a donnée la Nature. En revanche, la manière dont un guitariste joue de son instrument est bien la sienne, dans la mesure où il l’acquiert à force de s’imposer une discipline tout à fait douloureuse, parce qu’elle n’a rien de naturel. S’il n’effectue pas cet effort, il ne sera jamais guitariste. En revanche, s’il répète les gestes et apprend le solfège qui n’a rien d’inné, il finira par jouer de manière spontanée, sans même y penser, ni même ressentir d’effort. Pourtant, la maîtrise de son instrument, si parfaite qu’on dira qu’il est guitariste, il ne la doit qu’à lui-même. Le propre de l’homme, et ce qui le distingue des autres animaux, c’est donc qu’il se produit lui-même, et ce n’est que par le travail qu’il y parvient.

C’est sans doute la raison pour laquelle on considère la paresse comme un péché. Celui qui reste à bronzer sur la plage ne produit rien et se contente de satisfaire ses désirs et besoins naturels, à la manière d’un tournesol.

Comment ai-je pu croire au Père Noël ? – Gilles Vervisch

Cet article est bien sûr tiré presque intégralement du paragraphe Le poisson et le violoniste du chapitre Pourquoi travaillons-nous ? de ce livre (le violoniste est devenu guitariste pour mieux coller à l’image de ce site web). Vous apprécierez au passage la défintition que donne Gilles Vervisch d’un guitariste. C’est toujours intéressant de voir comment nous sommes perçus par un philosophe.

On citera aussi Fichte

Chaque animal est ce qu’il est ; l’homme, seul, originairement n’est absolument rien. Ce qu’il doit être, il lui faut le devenir

Johann Gotlieb Fichte, le Fondement du droit naturel, 1796

Chez Rousseau aussi

Car pour Rousseau, la musique, du moins comme mélodie, ne relève ni de la science ni de la simple nature, mais bien de l’humain, seul animal capable de se perfectionner, c’est à dire d’acquérir «en bien ou en mal» l’ensemble des qualités, vices et vertus, qui lui permettent de devenir «tout ce qu’il peut être» et non ce qu’il doit être. Car la perfectibilité, sur le modèle de l’imagination mélodique en musique, permet à l’homme de devenir vraiment humain et libre, comme il l’explique dans un chapitre du contrat social, et de quitter l’animalité bornée, stupide et soumise à l’instinct.

Alain Lambert, Première suite sur «La haine de la musique» de Pascal Quignard en continuant de relire Rousseau [url]

On retrouve aussi cette notion dans l’existensialisme contemporain « Faire et en faisant, se faire« .

Chez Sartre par exemple

Il n’y a de réalité que dans l’action ; elle va plus loin d’ailleurs, puisqu’elle ajoute : l’homme n’est rien d’autre que son projet, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensembler de ses actes, rien d’autre que sa vie.

Jean-Paul Sartre, L’Existensialisme est un humanisme, Éditions Nagel, Paris, 1946

Et voilà, maintenant, vous avez une (des) bonne raison de vous mettre enfin à travailler en cette nouvelle année 2011 qui s’annonce…

Bonne année et meilleurs vœux

Jack

Critique du livre de Vervisch sur tournezlespages

* avec l’aimable autorisation de l’auteur

7 réponses

  1. Bonjour, Je suis tombé sur cet article, bien que je sois d 'accord avec ce qui est dit, il y a quand même quelque chose à prendre en compte et qui n'est pas négligeable sur le "travail" mot dont vous connaissez l’origine. Ce quelque chose est la prédisposition, en effet, travailler, ou même travailler un instrument, n'est pas la même chose pour tout le monde, certain auront des facilités et d’autres, non. Nous ne sommes pas égaux là-dessus, de plus il y a la notion de plaisir, celui qui prends du plaisir à bosser, bosse-t-il vraiment ? Bosser la guitare n'a jamais été pour moi de devoir fournir un grand effort, en revanche aller travailler sur un chantier dans le froid avec des gens avec lesquels je n’avais aucune affinité, plus de 8h/jour et recommencer le lendemain et le lendemain suivant, cela m'a demandé des efforts pendant de longues années, non par plaisir mais par nécessité, Quand je "travaille" ma guitare,  on doit remplacer le mot "travail" par le mot "pratique" , quand je pratique je ne travaille pas, certes, je cherche et je réfléchie mais je ne travaille pas car ce que je fais ne me demande que très peu d 'effort.  Je n’ai pas lu le bouquin de Mr Vervisch, mais mettre la notion d’effort au même niveau quel que soit la tâche à accomplir, c'est mal connaitre cette notion d 'effort, on ne compare pas l’effort d’un type qui apprends à jouer à celui d’un autre type qui bosse dur dans des conditions pas terribles et cela bien plus longtemps pour échapper à l’indigence et nourrir les siens. De plus encore, il y a derrière,  cette idée du "méritant"  avec la méritocratie ou ont monté au pinacle celui qui,  telle une bête de cirque,  aura au prix d'effort sois disant "extraordinaires" mérité la place qu’ on lui décerne, regardez comment certains arrivistes se font mousser par rapport à ça, on les retrouve souvent en politique mais ailleurs aussi, on les fait passer pour des surhommes alors que ce sont souvent des gens qui ont grandi sur un "terrain" qui leur permettait d "arriver" avec facilités. Franchement, apprendre à jouer d’un instrument, certes cela demande des "efforts" cela demande des années, encore tout dépend de ses objectifs, ce n'est pas rare de voir des musiciens inconnus jouer bien mieux que des "têtes d’affiches" et ne cherchent pas la gloriole, car c'est un peu ça qui me gêne chez les musiciens, certes pas tous, mais de croire que les efforts qu’ils ont faits valent plus que les efforts fait par d’autres dans d’autres domaines. Quand tout jeune je suis allé écouter un groupe de jazz, je devais avoir 11 ans, j n’ai pas compris pourquoi les gens applaudissaient à la fin des solos, j’ai posé la question on m 'a répondu "parce que c'est dur à faire" ??? Ah bon ? Et toi papa quand t'as installé le chauffage chez des gens ils ont applaudi ?? Non, mais ils m’ont payé. Ah bon ? et les mecs qui jouent ils sont payés ?? Ben oui, ils sont payés et ont les applaudit, en plus. Ça me rappelle un proverbe chinois que vous connaissez surement, c’est : Choisis un métier qui te plait et tu n'auras pas à travailler un seul jour de ta vie" Je joue de la guitare depuis 1976, fais pleins de concerts et enseigné mais je n’ai pas travaillé un seul jour, comparé à mon ancien boulot cité plus haut qui me demandait une énergie dont je me demande parfois où j'ai pu la trouver. Si vous allez voir du côté de la spiritualité et du bouddhisme par exemple, la notion d’effort est toute relative, elle n'est pas là même qu'ici, d'ailleurs ici on connait ceux qui font vraiment des efforts, mais ils sont méprisés par des gens qui n'en n'ont jamais fait, par des arrivistes encostardisés surdiplomés avec facilités car les conditions étaient réunies. Vous penserez peut-être que je joue avec les mots, dont le mot « effort » et bien non, je connais ce qu’il veut dire car ce qu’il veut je l’ai vécu longtemps au détriment de la musique qui elle ne m’en demandait pas, Si c’était à refaire, peut être que je prendrais la place de celui qui gagne sa vie sans faire d’effort car il fait ce qu’il aime, mais on ne choisit pas toujours……

     Bien à vous Jacques et merci pour vos articles

  2. Vraiment tres interressant, je suis un passionné de jazz, mais malhereusement dans mon pays il n’y a quasiment pas d’ecole de musique jazz, et j’ai du apprendre sur le tas à l’oreille. Je suis à la recherche d’un guitariste professeur à distance.
    Dans le cas ou ca te dit, ou si tu as un contact à me donner, je reste en attente.

    Merci

    1. Bonjour Georges,

      et merci pour tes gentilles paroles de là où tu viens.
      Les cours à distance il y en a plein sur le web mais sincèrement, je ne sais pas ce que ça vaut… (je veux dire en qualité parce que pour le prix c’est pas donné)

      Peut-être se trouvra-t-il un lecteur de ce site pour t’orienter…

      Bonne chance

      Jack

  3. Cher Jack,
    merci pour ce relais. Je ne sais pas ce qu’en pense mon éditeur, mais personnellement, je trouve plutôt sympa de faire référence à mon père noël. De toute façon, il y a les références.

    Bonne année,
    cordialement,
    Gilles vervisch

    1. Merci cher Gilles pour l’autorisation d’emprunter votre charmant Père Noël. J’ai adoré dévorer votre livre, que je n’ai découvert que très récemment grâce à Europe1.
      En attendant de découvrir vos autres ouvrages.
      Meilleurs vœux à vous aussi
      Cordialement,
      Jack

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