La musique c'est de la mécanique !
Moravagine était désespéré. Après trois ans, il remarquait que ses études ne le menaient à rien. Il avait voulu étudier la musique, croyant se rapprocher du rythme originel et trouver la clé de son être comme une justification de vivre.
Tel qu’on la pratique (et surtout telle qu’on l’enseigne), la musique est en somme une expérience de laboratoire, la théorie figurée de ce que la technique et la mécanique moderne réalisent sur une plus vaste échelle. Les machines les plus compliquées et les symphonies de Beethoven se meurent d’après les mêmes lois, progressent arithmétiquement, elles sont régies par un besoin de symétrie qui décompose leurs mouvements en une série de mesures minuscules, infimes, et qui se font pendant. La basse chiffrée correspond à tel engrenage qui, infiniment répété, déclenche avec le minimum d’efforts (d’usure) le maximum d’esthétique (de force utilisable). Le résultat en est la construction d’un monde paradoxal, artificiel, conventionnel, que la raison peut démonter et remonter à loisir (parallélisme dynamique : un savant physicien viennois ne s’est-il pas donné la peine de tracer toutes les figures géométriques que projette la Ve Symphonie et, tout récemment un savantasse anglais n’a-t-il pas traduit, en vibrations colorées, les vibrations sonores de cette même symphonie ?)
Blaise Cendrars (1925), Moravagine