La peinture des passions ?
L’indignation de cet excellent homme m’amusait.
A présent, je riais presque. Je protestai qu’il ne se pouvait d’art dramatique sans peinture des passions. À son tour, il protesta que la peinture des passions était fatalement d’un fâcheux exemple. La discussion continua ainsi quelque temps; et comme je
comparais alors cet élément pathétique à tel déchaînement des instruments de cuivre dans un orchestre :
« – Par exemple, à cette entrée de trombones, que vous admirez dans telle symphonie de Beethoven… »
– Mais je ne l’admire pas du tout, moi, cette entrée de trombones, s’est-il écrié avec une véhémence extraordinaire. Pourquoi voulez-vous me faire admirer ce qui me trouble ? »
Il tremblait de tout son corps. L’accent d’indignation, d’hostilité presque, de sa voix, me surprit et parut l’étonner lui-même, car il reprit sur un ton plus calme :
« – Avez-vous remarqué, que tout l’effort de la musique moderne est de rendre supportables, agréables même, certains accords que nous tenions d’abord
pour discordants ?
– Précisément, ripostai-je ; tout doit enfin se rendre, et se réduire à l’harmonie.
– A l’harmonie ! répéta-t-il en haussant les épaules. Je ne vois là qu’une accoutumance au mal, au péché. La sensibilité s’émousse; la pureté se ternit; les réactions se font moins vives; on tolère, on accepte…
– À vous entendre, on n’oserait même plus sevrer les enfants.
Mais il continuait sans m’entendre :
– Si l’on pouvait recouvrer l’intransigeance de la jeunesse, ce dont on s’indignerait le plus, c’est de ce qu’on est devenu.
Il était trop tard pour nous lancer dans une discussion téléologique; je tentai de le ramener sur son terrain :
– Vous ne prétendez pourtant pas restreindre la musique à la seule expression de la sérénité ? Dans ce cas, un seul accord suffirait : un accord parfait continu.
« Il me prit les deux mains et, comme en extase, le regard perdu dans une adoration, répéta plusieurs fois :
« Un accord parfait continu; oui, c’est cela : un accord parfait continu… Mais tout notre univers est en proie à la discordance, a-t-il ajouté tristement.
« Je pris congé de lui. Il m’accompagna jusqu’à la porte et m’embrassant, murmura encore :
« — Ah ! сomme il faut attendre pour la résolution de l’accord ! »
André Gide (1925), Les Faux-Monnayeurs, Ed. Gallimard, p. 181