Avez-vous le sang de tzigane ?
Puis, s’étant excusé de sa digression, qui n’en était guère une, il abordait la question pratique de savoir quel genre d’activité musicale il pouvait envisager s’il cédait aux instances de Kretzschmar. Il lui représentait que pour le rôle de virtuose soliste, il était d’avance évidemment perdu ; « car ce qui doit devenir une ortie brûle assez tôt », écrivait-il, et il était entré en contact avec l’instrument beaucoup trop tard — surtout il n’avait eu que trop tard la pensée d’y poser les doigts, preuve évidente d’un manque d’impulsion instinctive dans cette direction. Il était venu au clavier non par désir de s’en rendre maître, mais par une secrète curiosité de la musique elle-même ; et le sang de tzigane du concertiste qui se livre aux exhibitions publiques sous prétexte de musique, lui faisait complètement défaut. Pour cela, disait-il, il fallait des éléments psychiques dont il était dépourvu : le désir des échanges amoureux avec les foules, des couronnes, des courbettes et des baisers jetés parmi le crépitement des applaudissements.
Thomas Mann (1947), Le Docteur Faustus, Ed. biblio, p. 164