Jack a dit...

Musique et philosophie

Une œuvre dialogue toujours avec d’autres œuvres, soit qu’elle en cite expressément une, soit qu’elle fasse référence plus discrètement à une autre, soit qu’elle se situe dans le prolongement implicite de telle autre ; en ce sens, une œuvre « éclaire » d’autres œuvres, les écoute, et, respectivement elle est « éclairée » — autant dire écoutée — par d’autres. C’est dire que la saisie d’une pièce de musique peut se faire de l’intérieur du monde de la musique et qu’il n’y a nul besoin pour cela du discours du musicien, du regard extérieur du critique — rappelons que la meilleure critique d’une œuvre musicale, c’est une autre œuvre musicale, et non pas un texte écrit dans la langue vernaculaire commune aux musiciens et aux non-musiciens.

Nicolas

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Si ça sonne alors c’est bon !

Théorie musicale ou instinct : qui doit décider quand on compose ou improvise ?

Vaste question… J’écoutais dernièrement Le poinçonneur des Lilas de Serge Gainsbourg, et j’entends — pour la énième fois — cette descente caractéristique sur l’accord de B7 à la reprise du couplet : Si La Sol Fa♮… Hé oui, un fa♮ alors qu’on est en tonalité de Mi mineur (avec un Fa♯ à la clé justement). Peut-on justifier ce Fa♮ par la théorie1 ? Certainement oui car on peut quasiment tout justifier par la théorie 😉

La musique avant la théorie

On peut tout justifier ! a posteriori évidemment ! Quand Rameau écrit son fameux Traité d’harmonie en 1722, il ne fait que2 codifier ce qui est déjà admis par l’oreille depuis un certain temps… Le bebop est joué d’oreille bien avant d’être théorisé aussi. En général, la musique a évolué ainsi depuis les origines. Il y a quelques exceptions historiques récentes où la théorie (les concepts) précède la chose… Par exemple, le dodécaphonisme avec la série des 12 sons. Mais ce sont là des exemples rares.3

Pour être plus nuancé, Maurice Ravel incarne bien cet équilibre : l’oreille trouve, le métier fixe et développe. Ravel lui-même fut horrifié de savoir qu’un de ses élèves travaillait dans son hôtel sans piano, et lui a dit « Sans le piano on ne peut pas inventer des nouvelles harmonies ». L’élève en question n’était autre que Vaughan Williams, le fameux compositeur anglais…

Qu’est-ce qu’une fausse note ?

Si je reviens à mon Fa♮ du Poinçonneur, d’un point de vue strictement tonal, il n’a rien à faire là ! Mais il sonne très bien, et même mieux qu’un Fa♯, qui est la note de la tonalité. Justement, ici, notre attente est trompée, ce qui provoque une surprise musicale qui apporte de l’intérêt à cette descente de basse, et partant au morceau lui-même.

Cette façon de procéder par insertion de « fausses notes » a même été la marque de fabrique de certains compositeurs comme Prokofiev et son wrong-note style. Prenez par exemple la Symphonie opus 25, dite Classique, qui est un pastiche des symphonies de l’époque classique, avec des notes (et des accords) vraiment inattendus 😉

You have to know the rules to break the rules

Ce conseil, répété cent fois par les pédagogues (et par moi aussi sur ce blog), n’est pas contredit par cet article, il est nuancé tout simplement. D’abord, il faudrait s’entendre sur ce qu’on nomme « règles »… Tout musicien suit des règles, celles de l’harmonie classique, pour ceux qui ont étudié, ou leurs propres règles pour les autodidactes (les règles qu’on se forge soi-même par la pratique musicale).

Quand Prokofiev « dérape », il sait ce qu’il fait, mais quand c’est Django Reinhardt, il suit simplement son génie personnel. Pareil pour les Beatles qui ont maintes fois transgressé les règles mais avec beaucoup de musicalité. Comme le disait Ellington When it sounds good, it is good!4

J’ai déjà évoqué Prokofiev, passé maître dans l’art de transgresser pour surprendre son public mais je vais vous présenter un cas peut-être plus intéressant dans le cadre de ce blog éclectique, Irving Berlin. L’auteur de White Christmas ne savait pas lire la musique et ne jouait au piano que dans une seule tonalité, sur les touches noires (Fa♯ majeur ou Mi♭ Mineur). Pour changer de ton, il utilisait un piano transpositeur muni d’un levier. Il a écrit des centaines de standards sans aucun bagage théorique.

Donc on peut sortir du cadre en passant par l’oreille aussi bien que par la théorie5.

La transgression comme levier créatif

Je vais prendre l’exemple d’un iconoclaste du jazz, Thelonious Monk. Le côté « mauvais élève », c’est la réputation. Monk a toujours été très estimé comme compositeur, mais on a d’abord jugé son jeu techniquement limité, et ses dissonances passaient pour des fausses notes. Le poète et critique de jazz Philip Larkin l’a même traité d’« éléphant sur le clavier ». Sa réponse est restée célèbre : « The piano ain’t got no wrong notes6 ».

Le musicologue David Feurzeig a étudié de près cette question des « mauvais doigts » de Monk. Il montre que ses dissonances, même celles qui semblent maladroites, sont voulues et fonctionnent justement parce qu’elles sonnent faux, par rapport à la grille d’accords, à la tradition du piano jazz et au déroulement de l’improvisation. Ce sont des « right mistakes », de bonnes erreurs : Monk joue avec les attentes de l’auditeur (comme Prokofiev) et ose faire ce qui ne se fait pas. Et derrière, il y a une vraie technique, enracinée dans le piano stride de Harlem, celui de James P. Johnson et Fats Waller.

C’est le même mécanisme que le Fa bécarre chez Gainsbourg. La fausse note de Monk n’existe que parce que le cadre est clair : un standard, une grille connue, un swing régulier : l’oreille décide, mais elle décide en connaissant parfaitement la règle qu’elle enfreint.

Conclusion

Pour finir, je vous rapporte une conversation à laquelle a assisté Maurice Emmanuel vers 1889-1890, entre Debussy, alors âgé d’environ 28 ans, et son ancien professeur Ernest Guiraud.

L’échange se déroule ainsi. Debussy joue au piano une série d’intervalles. Guiraud lui demande ce que c’est. Debussy répond qu’il s’agit d’accords incomplets, flottants, de nuances plus fines. Guiraud réplique : « Je ne dis pas que ce que vous faites n’est pas joli, mais c’est théoriquement absurde. » Et Debussy conclut : « Il n’y a pas de théorie. Il suffit d’entendre. Le plaisir est la règle7. »

  1. C’est la 2de abaissée (mineure) du mode phrygien de Mi, celle de la cadence andalouse et du flamenco ↩︎
  2. Je ne veux pas laisser l’impression que le Traité d’harmonie de Rameau ne serait que ça, c’est évidemment un très gros travail pour l’époque qui va bien au-delà de ce que mon « ne fait que » semble indiquer. ↩︎
  3. Et qui ne font pas forcément l’unanimité chez les auditeurs hum… ↩︎
  4. Programme de Such Sweet Thunder, 1957 ↩︎
  5. On peut aussi utiliser les concepts comme John Cage ou les systèmes ↩︎
  6. Citée notamment dans la biographie de Robin Kelley, Thelonious Monk: The Life and Times of an American Original. ↩︎
  7. François Lesure, Claude Debussy. Biographie critique (Fayard, 2003) ↩︎

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